Japrisot (1931-2003) - Un long dimanche de fiançailles (1991)

 

Japrisot

thématique Arts, États et pouvoir

problématique Comment la littérature s'empare-t-elle du devoir de mémoire à travers le roman

 analyse de l'incipit     (à lire absolument, très bien expliqué)
oeuvre à rattacher La guerre des tranchées - Tardy

 

long_dimache_bookcontexte

Depuis le début des années 70, la littérature comme les autres arts participe au devoir de mémoire. Après d'innombrables oeuvres sur la deuxième guerre mondiale, l'auteur fait revivre celle de 14-18 et plus particulièrement un épisode resté longtemps tabou : les auto-mutilations de certains soldats épuisés, terrifiés ou écoeurés par cette boucherie et la vie inhumaine des tranchées. Il faut rappeler que ces faits ainsi que les mutineries d'avril 1917 ont été censurés, ignorés, tabous jusqu'au discours de Lionel Jospin en 1998.

voir cet extrait du journal télévisé

remarques générales (voir le résumé dans  wikipedia)

L’originalité de la narration :
- récit à plusieurs voix : lettres / récits
- narrateur masqué : Mathilde s’exprime à la 3e personne
- structure narrative complexe : enquête policière + histoire d’amour + récit de guerre
- mélange Histoire et fiction :  roman historique ? réaliste ? policier ? d'amour ?

Tardi-1


quelques infos

Le grand'père de Japrisot  a participé à la guerre de 14-18 : " J’écoutais les récits de mon grand-père, qui se mettait en colère chaque fois qu’il évoquait les tranchées [...] Oui cette guerre là me fascine parce que ses échos retentissaient encore dans mon enfance et je n’ai pas oublié la terreur qu’elle m’inspirait [...] Ce ne sont pas tous ses morts, ce n’est pas le sang, qui me fascinent, bien au contraire, c’est la patience populaire, c’est le courage ".

" J’ai travaillé un an sur la documentation [...] J’ai lu des masses de témoignages, beaucoup de récits de combattants et visionné de nombreux documents filmés avant de commencer à écrire[...] 14-18 fut une époque durant laquelle les gens ont énormément écrit. Je m’en suis inspiré [...] Je me nourris du vécu pour alimenter la fiction ".

Il décide d’écrire un livre sur la guerre lorsqu’il lit  Les Cahiers secrets de guerre du Maréchal Fayolle. Pour cela, il s’inspire de témoignages, d’histoires, d’anecdotes, notamment l’histoire des condamnés à mort de 1917. Il insère par exemple l'histoire de Vincent Moulia, un mutin, paysan gascon qui réussit à s’échapper la veille de sa condamnation à mort. Ce personnage réel sera Benoît Notre-Dame.

un extrait (début du livre)

Il était une fois cinq soldats français qui faisaient la guerre parce que les choses sont ainsi.
Le premier, [...] matricule 2124 [...] avait des bottes à ses pieds, prises à un Allemand, et ces bottes s’enfonçaient dans la boue, de tranchée en tranchée, à travers le labyrinthe abandonné de Dieu qui menait aux premières lignes.
L’un suivant l’autre et peinant à chaque pas, ils allaient tous les cinq vers les premières lignes, les bras liés dans le dos. Des hommes avec des fusils les conduisaient, de tranchée en tranchée […] par-delà les premières lignes, par-delà le cheval mort et les caisses de munitions perdues, et toutes ces choses ensevelies sous la neige.
Il y avait beaucoup de neige et c’était le premier mois de 1917 et dans les premiers jours.
Le 2124 avançait dans les boyaux en arrachant, pas après pas, ses jambes de la boue, […] Il y avait des dizaines et des dizaines de visages, tous alignés du même côté dans les boyaux étroits, et des yeux cernés de boue fixaient au passage les cinq soldats épuisés qui tiraient tout le poids de leur corps en avant pour marcher, pour aller plus loin vers les premières lignes. Sous les casques, dans la lumière du soir par-delà les arbres tronqués, contre les murs de terre perverse, des regards muets dans des cernes de boue qui suivaient un instant, de proche en proche, les cinq soldats aux bras liés avec de la corde.
[...]
Attention au fil.
Ils avançaient la tête nue, vers les tranchées de première ligne, les cinq soldats français qui faisaient la guerre, les bras liés avec de la corde détrempée et raidie comme le drap de leur capote, et sur leur passage quelquefois, une voix s’élevait, une voix tranquille, jamais la même, une voix neutre qui disait attention au fil.