Stingthématique Arts, États et pouvoir

problématique Comment l'art traduit-il la guerre froide

analyse_Russians_Sting.pdf   (doc perso)
Sting_paroles_et_traduction.pdf

chanson proposée par M. Kalyntschuk dans le cadre de l'étude de la guerre froide

oeuvres à associer : affiches de propagande de la guerre froide

contexte : guerre froide USA-URSS (1946-1991)

ReaganUSA : Reagan (président de 1981 à 1989)

- appelle l'Union soviétique « l'empire du Mal »
- pas de politique de détente
- dépenses militaires en forte augmentation et course aux armements (guerre des étoiles)

 

gorbatchevURSS : Gorbatchev  (premier secrétaire du Parti de 1985 à 1991)

- met en place la perestroïka (reconstruction)et la glasnost (transparence)
- c'est le début de quelque chose de nouveau et l'Occident sent que l'URSS arrive au bout de son histoire

le texte de la chanson

Bien qu'en 1985 Kroutchev ne soit plus le premier secrétaire du Parti ccommuniste de l'URSS,  le texte exprime la peur de beaucoup d'occidentaux d'un incident qui mettrait le feu aux poudres. La course aux armements des années Reagan  a provoqué une réelle tension entre l'Est et l'Ouest (installation de missiles de part et d'autre du rideau de fer).

Sting en Russie en 2012
« J’ai écrit cette chanson au début des années 80. Il s’agissant de la dégradation de la Guerre froide, c’était l’époque des guerres de Reagan, quelque chose de magique, ce qui aurait dû nous protéger, nous suivions le héros de Rambo qui criblait de ses tirs les Russes en Afghanistan, et j’ai voulu exprimer ce qui était contraire. Hors du contexte historique la chanson paraît un peu bizarre, parce que la Russie présente est ouverte à l’Occident et vice versa. C’est pourquoi je ne chante pas cette chanson sans explications. Mais si elle vexe toujours quelqu’un, je devrais en trouver de meilleures ».

sa mise en musique
Ce qui est intéressant c'est le pont artistique entre deux mondes, celui de la pop anglaise et celui de la musique classique russe ce qui montre  de la part de Sting, le désir d'une paix durable et la volonté d'en terminer avec cette absurdité.
Procédé musical :
- insertion d'un thème de Prokofiev à la fin des couplets 4, 6 et 7 après la phrase '' I hope the Russians love their children too ''.
- parenté évidente entre ce thème russe et le thème chanté par Sting

themes_Proko_Sting

Analyse
 

affiche_film_KijeLa musique du côté russe

Romance,  thème de Sergueï Prokofiev (1891-1953)   extrait du Lieutenant Kijé.
- 1927  publication  du Lieutenant Kijé, nouvelle écrite par Iouri Tynianov (écrivain soviétique - 1894-1943)
- 1933 film de propagande réalisé par Alexander Feinzimmer (musique de Prokofiev)
- 1934  commande officielle de la  Suite symphonique pour orchestre  (même musique que pour le film)
Le compositeur y voit  " l'occasion de s'essayer à un sujet soviétique ". Il précise : " Je m'intéresse à un sujet qui défendrait les éléments positifs, les aspects héroïques de la construction socialiste, le nouvel homme, la lutte pour triompher des obstacles ".
L'histoire du Lieutenant Kijé est une satire de l'administration impériale russe sous le règne du Tsar Paul 1er (1754-1801) .  voir l'article dans wikipedia

 

 ProkofievAnalyse musicale de la Romance

- reprise d'une chanson populaire russe «La Colombe grise gémit»
- pièce en trois parties dont seule la première nous intéresse
- orchestre symphonique
- petite intro de 8'' cordes graves, mélodie régulière, au caractère assez solennel
- thème simple, calme, en forme de vague (monte et descend)
- caractère mélancolique, délicat
- tempo lent nuance piano
- joué 4 fois : contrebasse -  alto -  célesta - saxophone (accpt varié : cordes, harpe, cuivres)

 La musique du côté anglais

image_clip_2Analyse de la citation   
- même mélodie, même rythme, même tempo : c'est une citation textuelle
- seuls changent l'instrumentation et les nuances
- thème aux cordes (synthétiseurs) avec un accpt de sons en nappes (longues tenues dans le grave) - nuance forte
- caractère différent : solennel, majestueux, puissant
- bruitages nombreux : percussions (gong, cymbales, xylo, triangle, cloches).

image_clip_1

Analyse de la chanson                                   
- caractère affirmé, puissant, solennel, dramatique et pesant
- courte intro (16'') à caractère inquiétant, oppressant dans laquelle on distingue trois plans sonores d'intensité inégale :
tic tac régulier, aigu, symbole d'un compte à rebours (nuance piano)
- longues tenues de cordes dans le grave (forte)
- voix qui font penser à des échanges radio entre militaires (piano)

image_clip_3mélodie
- large, ample qui montre une parenté évidente avec le début de la Romance (mêmes notes) mais avec un rythme plus dynamique
- voix de ténor très aiguë, puissante, claire, bien timbrée qui chante et déclame à la fois, en offrant un contraste marqué avec l'accpt 

accpt
- sombre, pesant, lourd
- pas de batterie, ni de vents, juste des cordes (sons aux synthétiseurs)
- une basse puissante, la même que dans l'intro et qui marque une pulsation lente et régulière
- un contrechant aux cordes
L'accpt est là pour mettre en valeur le texte

Pourquoi choisir Prokofiev (1891-1953) parmi tous les compositeurs russes ?

- Parce qu'il est une victime parmi d'autres du régime soviétique
- Parce que Le Lieutenant Kijé  peut aussi être interprété comme une satire de la dictature de Staline

Rapide biographie du compositeur
 

sergei-prokofiev-program-biography-december-1921- fuit la Révolution en 1918
- années américaines
- années parisiennes  -  devient célèbre en tant que pianiste et compositeur
- voyage triomphal en URSS en 1927
- décide en 1933 de rentrer en URSS
    - par nostalgie ? (de son pays)  peut-être
    - par naïveté ? (Staline a bien envie de '' récupérer '' ce compositeur si célèbre) peut-être
    - par idéal communiste ? peut-être
    - 1937, devient citoyen soviétique
    - 1938 ne peut plus sortir d'URSS
- sera d'abord célébré (prix Staline, commandes)
- 1948, est jugé *formaliste : ses œuvres ne sont plus jouées, il perd son travail et ses moyens de subsistance
- 1953, meurt le même jour que Staline
 

Jdanov*Jdanov puis Khrennikov sont responsables (sous l'ordre de Staline) de cette reprise en main des compositeurs (et des artistes en général)
« Malgré certains succès dans le domaine de la musique de film et de la chanson, nos compositeurs n’ont pas rempli leur devoir envers le Peuple. La situation de la musique soviétique contemporaine est inquiétante et insatisfaisante, les influences du formalisme antipopulaire restent fortes […]. Un certain nombre de nos prétendus « compositeurs étoiles » sont contaminés par le *formalisme décadent de l’Occident ». Décret du mois de février 1948

« Les compositeurs dont les oeuvres sont incompréhensibles au peuple ne doivent pas s’attendre à ce que le peuple qui n’a pas compris leur musique « s’élève » jusqu’à eux. La musique qui est inintelligible au peuple lui est inutile ».

 

Khrennikov« Le *formalisme est une attitude qui n’est pas suffisamment enthousiaste vis-à-vis du communisme »

citation extraite du site  de Jean-Marc Onkelinx
Les compositeurs « ennemis du Peuple », le mot a été lancé plusieurs fois lors des débats de 1948, s'inspireraient de la musique « petite bourgeoise » et décadente de l'Occident...  Ce n'est bien sûr pas le Peuple qui est la préoccupation de Staline, Jdanov et Khrennikov, c'est la peur que l'art échappe aux autorités et distille un parfum de dissidence remettant en cause ouvertement les tenants du pouvoir. Ce que le régime soviétique avait parfaitement compris, c'est que l'art est un langage très efficace pour la propagande, mais très dangereux s'il est hors de contrôle.