07_VianThématique : Arts, Etats et pouvoir / l'oeuvre d'art et le pouvoir

Problématique : Comment la chanson témoigne-t-elle des conflits du XX° siècle ?

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wikipedia
paroles_deserteur

  

 Touche-à-tout surdoué, Boris Vian, malgré sa courte vie, aura le temps de marquer durablement son époque et la nôtre. Le déserteur est la plus célèbre de ses 461 chansons.

 

radio militaire en indochine (8)

Le contexte historique

1954 - IV° République - René Coty, président du Conseil

fin de la guerre d'Indochine (1947 - 7 mai 1954)

Les Français se sont montrés dans l'ensemble hostiles à cette guerre de décolonisation qu'ils trouvent inutile : l'Indochine est très loin, peu de métropolitains s'y sont installés. Elle coûte très cher alors qu'en France, il faut réparer, reconstruire, qu' il y a encore des tickets de pain et qu' on ne trouve pas grand'chose dans les magasins.

La chanson va être interprétée pour la première fois par Mouloudji le 7 mai 1954, le jour même de la chute de Dien-Bien-Phu. Cela aura bien sûr un impact et va précipiter l'interdiction de cette chanson jugée antimilitariste.

citations de Boris Vian (site antiwar songs)

" Ma chanson n'est nullement antimilitariste, mais, je le reconnais, violemment pro-civile "

"Ancien combattant", c'est un mot dangereux; on ne devrait pas se vanter d'avoir fait la guerre, on devrait le regretter - un ancien combattant est mieux placé que quiconque pour haïr la guerre. Presque tous les vrais déserteurs sont des "anciens combattants" qui n'ont pas eu la force d'aller jusqu'à la fin du combat. Et qui leur jettera la pierre ? Si ma chanson peut déplaire, ce n'est pas à un ancien combattant, cher monsieur Faber".

Vian meurt en 1959, la chanson tombe dans l'oubli. Interdite jusqu'en 1962  (date de la fin de la guerre d'Algérie), elle va être redécouverte à l'occasion des mouvements contre la guerre du Vietnam aux USA. Chantée sous le titre de The Pacifist par le trio Peter, Paul and Mary, elle devient le symbole de la contestation, du pacifisme et de l'anti-militarisme. On ne compte plus les traductions et interprétations que l'on trouve dans des dizaines de pays.

le texte  (analyse adaptée du site azadunifr)

1. qui est l'auteur du poème qui se présente sous forme de lettre ?  je vous fais une lettre // que vous lirez peut-être// Si vous avez le temps

- un orphelin de père et de mère j’ai vu mourir mon père // ma mère
- séparé de sa femme on a volé ma femme
- ancien combattant j’étais prisonnier
- probablement un paysan, un homme du peuple car il emploie des formules familières je vous fais une lettre // elle est dedans sa tombe // c’est pas pour vous fâcher
- anonyme : pas de nom,  pas de date, pas de lieu
Ce personnages fictif, imaginaire est le symbole du peuple qui souffre, qui subit  j’ai vu mourir // j’ai vu partir // on m’a volé.
Boris Vian qui n'a jamais été soldat (cardiaque) se fait le messager, exprime les idées de beaucoup de français qui ont subi 14-18 et 39-45.Ne pas oublier qu'au début du XX° siècle, le service militaire dure deux ans et que beaucoup de poilus n'ont été libérés qu'au courant de l'année 1919. 

qui en est le destinataire ? quels lieux ? quelle époque ?

- M. le Président, en tête du texte et repris aux vers 9 et 44.
il n’est pas nommé (ce peut être n’importe lequel) : il symbolise le pouvoir
- la guerre (laquelle ?) //  les chemins // les routes de France (Bretagne et Provence = les extrémités de la France), vos gendarmes (la loi) // les pauvres gens // les gens
- tout le monde peut se reconnaître dans cet anonymat de lieux, de dates et d'époque. Cette chanson, de ce point de vue est intemporelle et universelle

2. Le message 

a) le récit d'une vie
 
- le passé lointain : depuis que je suis né est un repère qui sert de base à une succession de malheurs (mort du père, de la mère, des frères, de la femme). Le choix des mots indique une vie marquée par le malheur :
la perte mourir // partir // volé et de la souffrance souffert // pleurer // prisonnier
- le passé proche : je viens de recevoir mes papiers militaires // ma décision est prise. Les deux événements sont liés par l’impression d’une décision résolue et déterminée.
- le présent : je ne veux pas la faire // je ne suis pas sur terre pour tuer de pauvres gens ; La décision relève non pas de la peur mais du pacifisme.
- le futur : je m’en vais déserter  décision irrévocable, liée au présent avec ses conséquences : je fermerai ma porte //j’irai sur les chemins //  je mendierai // je crierai // ils pourront tirer : le déserteur deviendra exilé, pèlerin errant et criant (poète engagé prêt à sacrifier sa vie).

b) la révolte

champ lexical
- l’insoumission, de la révolte : déserter //  crier
- l’opposition : refusez // n’allez pas
La revendication du pacifisme est omniprésente dans le poème : c’est pas pour vous fâcher // je ne suis pas...tuer // vous êtes bon apôtre // je n’aurai pas d’arme.
Le déserteur est caractérisé par son inncence.

3. la forme poétique

- trois strophes de 16 hexasyllabes.
- rimes embrassées, même si l’on observe des discordances au début des strophes 2 et 3 où un vers est seul (reprise de la dimension populaire), et parfois au milieu d’une strophe pleurer mes enfants // crier aux gens
· allusion à la forme poétique est présente dans le vers 24  elle se moque des vers
· musicalité est omniprésente dans ce poème qui multiplie les allitérations et assonances plaintives :
o strophe 1 : le son [è ] domine dans le poème et crée un écho sur les mots clés de la strophe faire // guerre
o strophe 2 : les allitérations gutturales en [r] créent une impression de tristesse, de mélancolie.
o strophe 3 : les sons aigus en [e] et [i] suggèrent la force de la révolte, de la volonté de crier.
· effets de rythme : nombreuses répétitions et anaphores j’ai vu // et se moque // on m’a volé // refusez
· certaines rimes sont significatives du message de Vian : les associations président // pauvres gens créent une opposition , mais surtout père // frères  tombe //bombes   femme // âme    gendarmes //armes   associent aux sons des liens lexicaux : souffrance, perte et mort.
· certaines métaphores purement poétiques renforcent la crédibilité du message : on m’a volé //  mon cher passé (regret), je fermerai la porte // au nez des années mortes (idée de rupture définitive avec ce qui est perdu)

conclusion : texte universel, objectif, à portée philosophique, contestataire

la musique : comment les idées du poème sont-elles mises en musique ? (analyse perso)

- voix de baryton (médium grave) puissante, au timbre monotone et assez plat
- accpt :  petit orchestre de jazz (piano, basse, batterie, guitare, hautbois, clarinette)
cet accpt discret est nécessaire afin que l'auditeur se concentre sur  l'essentiel c'est-à-dire le texte
caractère : à la fois solennel, mélancolique et tranquille, un peu traînant

Intro très courte 10''
 un hautbois au timbre acide soutenu par clarinette et 2 ° hautbois, chante une petite mélodie au caractère mélancolique et plaintif

couplet 1
thème A (huit premiers vers) assez horizontal, très simple, au rythme souple, avec beaucoup de notes répétées et conjointes : on a une impression de récitation.  Cette mélodie, volontairement assez proche du discours  permet une mémorisation rapide par l'auditeur (ce qui est le but, bien sûr)
thème A' (huit vers suivants) monte dans l'aigu, plus lyrique, plus passionné, plus chantant

accpt délicat et discret
section rythmique cbasse guitare et batterie  (balais), marque les temps
section mélodique :
- piano : contrechant  raffiné dans l'aigu qui forme des arabesques puis
- hautbois à partir des mots Monsieur le président, je ne veux pas la faire
interlude mélodique guitare + cbasse et batterie (balais)

couplet 2
mélodie identique
- A accpt contrechant hautbois : mélodie toujours triste et plaintive
- A' rupture musicale qui correspond aux paroles Quand j’étais prisonnier // on m’a volé ma femme // on m’a volé mon âme et tout mon cher passé
accpt rythmique heurté, saccadé, martelé – accords piano et guitare qui  montrent la colère de celui qui parle
- quatre derniers vers, demain de bon matin retour de l'accpt délicat du piano

interlude identique à celui de l'introduction

couplet 3
piano remplacé par un carillon cristallin et délicat dans le registre suraigu
on retrouve le même accompagnement que dans le couplet 1

conclusion le hautbois reprend la mémodie de l'introduction et la conclut de manière affirmative